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Ce que le confinement dit de notre rapport à la minceur et au corps

Le poids obsède pendant le confinement - Unsplash

Entre memes plus ou moins drôles se riant des kilos inexorablement pris durant le confinement et articles enjoignant à manger sainement et faire de l’exercice, la période en dit long sur le rapport compliqué au corps dans nos sociétés occidentales. Et rappelle au passage que la grossophobie pèse lourd dans les esprits. 

Sur Instagram, l’influenceuse italienne Chiara Ferragni s’amuse à poster des selfies agrémentés d’une multitude de doubles mentons à ses 19 millions d’abonnés, légendant en story que c’est à cela qu’elle ressemblera après la période de confinement imposé. Un faux pas isolé? Au contraire, sur les réseaux sociaux, les memes tournant en dérision la prise de poids annoncée après plusieurs semaines à grignoter à la maison se multiplient, avec une viralité n’ayant d’égale que celle des articles enjoignant à manger sainement et multipliant les conseils. “Comment vous empêcher de trop manger en télétravaillant”, s’interroge Health Magazine, L’Alsace met en garde contre “un risque de prise de poids de 2 à 3 kilos”, tandis que So Soir se demande “Comment garder la ligne en confinement?” et que Femme actuelle applaudit “l’impressionnante perte de poids” (7 kilos) d’Amel Bent depuis le début du confinement. Mais pourquoi le chiffre sur la balance pèse-t-il si lourd en cette période de pandémie, où on pourrait penser que d’autres préoccupations auraient plus de poids?

Le poids obsède pendant le confinement - Unsplash

Je m’ennuie, donc je mange

Dans un sourire, le Dr Freddy Wuyard, médecin nutritionniste en région liégeoise, avoue être un peu biaisé: “de base, mes patients sont tout le temps préoccupés par leur poids évidemment, sinon ne feraient pas appel à mes services”. Ce qui ne veut pas dire qu’il est surpris par la généralisation de l’obsession pour autant: “c’est logique de se tracasser de son poids, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire en ce moment. Cela devient une obsession, parce que les circonstances actuelles font qu’on a l’impression de ne rien contrôler, alors on se focalise sur ce sur quoi on a du pouvoir, les chiffres sur la balance par exemple”. Une préoccupation intimement liée à l’autre passe-temps actuel: manger.

“L’immense majorité des gens qui grignotent le font parce qu’ils s’ennuient. En confinement, tu trouves à t’occuper pendant un certain temps, puis tu finis vite par tourner en rond, alors les gens mangent” souligne le Dr Wuyard.

Et plutôt des chips et des bonbons que des fruits et légumes, forcément: “en règle générale, les grignotages sont toujours très sucrés, très gras et/ou très salés. Plutôt que d’adapter leur alimentation, et choisir une collation équilibrée, les gens se disent “si ça dure deux mois, je vais prendre dix kilos” et continuent”.

Poids Grossophobie Confinement Unsplash

Société de consommation

Inconscience? Masochisme? Pour le Dr Séverine Lamour, psychiatre à l’hôpital Notre Dame des Anges, l’explication est toute autre. Ainsi qu’elle le souligne, “le confinement pousse à être centré sur soi, ce qui est bénéfique en thérapie parce qu’on est deux à penser le soi, mais ici, c’est contraint et forcé, ce qui est très déstabilisant”. Résultat: “la problématique corporelle peut devenir obsédante, tant au niveau du contrôle qu’au niveau des pulsions, parce que l’alimentation est la seule liberté qu’on a encore”. Une liberté particulièrement symbolique dans notre société de consommation effrénée.

“L’ère dans laquelle nous vivons pousse perpétuellement à la consommation, or en période de confinement, manger est une des seules manières dont on va pouvoir consommer”

Ajoutez à cela un contexte pesant de pandémie et vous obtenez tous les ingrédients d’un rapport déséquilibré à l’alimentation. “On vit une période très anxiogène en ce moment, et comme le rapport à l’alimentation est connecté à nos émotions majeures, la situation actuelle va amplifier les tensions existantes. Cela se marque évidemment encore plus chez les personnes souffrant de troubles alimentaires préexistants” rappelle le Dr Lamour, citant le cas d’une patiente anorexique qui ne s’alimente plus depuis deux semaines, “parce qu’ainsi qu’elle l’explique, c’est une manière pour elle ‘d’anesthésier son cerveau'”. Le corps comme exutoire? “Pas exactement, mais c’est vrai qu’on va avoir tendance à s’en servir pour manifester des tensions et décharger autrement que cérébralement”.

Grossophobie - Pexels

Au-delà de l’aspect psychologique, une autre explication est peut-être à chercher du côté de nos sociétés occidentales et de leur rapport au gras. Sur Instagram, l’artiste et activiste November Ultra a dénoncé la grossophobie débridée qui ressort du confinement, prenant pour exemple le post d’un de ses contacts intitulé “comment vaincre l’obésité qui m’attend”. Et de pousser un coup de gueule libérateur au passage.

“C’est vraiment pas ok de véhiculer sans cesse ce genre d’image sur les gros, de nous faire comprendre que la pire chose qui peut vous arriver, c’est de nous ressembler”.

Tout en précisant à ceux et celles qui pensent “qu’on est simplement gros.ses parce qu’on est fainéant.es et qu’on mange trop devant Netflix” qu’ils feraient mieux de profiter de cette période de quarantaine pour s’éduquer sur la question. Sur son Instagram, Axelle Minne, fondatrice et directrice artistique du Studio Faim, y va quant à elle de manière plus cash, leur adressant un doigt d’honneur photographique, et déplorant le fait que “l’épreuve que nous sommes en train de vivre collectivement ne fait toujours pas tomber le franc chez certain•e•s”.

Grossophobie et confinement ne font pas bon ménage

“Votre peur de devenir gros•ses indique que vous savez quand même bien une chose : à quel point ces corps sont moqués, détestés et maltraités. Et plutôt que de rendre cette société plus inclusive et gaie pour tous•tes, vous préférez mépriser. Putain, message vraiment bien reçu”.

“On vit dans une société focalisée sur le physique, avec un culte du “corps parfait” qui n’est pas remis en question, et qui laisse libre cours à la stigmatisation des personnes qui ne correspondent pas à cet idéal” explique Séverine Lamour, ajoutant que “la société actuelle exige une performance constante, qui passe aussi par le corps”. Sur son compte Instagram, Violente Viande remet la situation en perspective avec l’humour grinçant qui le caractérise: “si pendant le confinement ta seule peur c’est de grossir, ne t’inquiète pas. Personne ne t’aimait avant, ce ne sont pas des kilos qui changeront quoi que ce soit”.

Photos d’illustration: Unsplash

 

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